PFAS : un rapport révèle l’ampleur de la contamination de la nappe phréatique près de Rouen

Publié le par Les communistes de Pierre Bénite

500 manifestant·es mettent à l’arrêt l’usine BASF de Saint-Aubain-lès-Elbeuf (Seine-Maritime), ce lundi 17 novembre au petit matin. © DR

500 manifestant·es mettent à l’arrêt l’usine BASF de Saint-Aubain-lès-Elbeuf (Seine-Maritime), ce lundi 17 novembre au petit matin. © DR

 

Une étude commandée par le chimiste BASF met en lumière la forte imprégnation aux PFAS des nappes phréatiques présentes sous le site de la multinationale et à ses abords, à Saint-Aubin-lès-Elbeuf. Le document révèle l’existence d’un autre foyer de pollution majeur à proximité.

 

Depuis la découverte, en novembre 2024, de rejets record de polluants éternels dans la Seine – jusqu’à 176 kilogrammes en une seule journée –, le site de production de pesticides de BASF, à Saint-Aubin-lès-Elbeuf (Seine-Maritime), est entré dans une zone de turbulences. En juin 2025, sept associations ont déposé plainte et, le 17 novembre, plusieurs centaines de militants sont allés jusqu’à bloquer l’usine. Le Poulpe, partenaire de Mediapart, révèle le contenu d’un document exclusif qui éclaire un nouveau pan de la contamination : celle de la nappe phréatique.

 

Il s’agit d’une étude dite « d’investigations sur les eaux souterraines », commandée par l’industriel allemand à la demande de l’État. Finalisée le 12 novembre, elle a consisté en la réalisation, entre avril et mai 2025, de soixante-cinq nouveaux prélèvements dans les nappes présentes sous le site et dans les environs. L’un des objectifs était d’y rechercher la présence de PFAS, une large famille de substances surnommées « polluants éternels » en raison de leur grande résistance et de leur toxicité.

 

Une de ces substances était spécifiquement dans le viseur : le TFA, ou acide trifluoroacétique. Retrouvé par dizaines de kilos dans les rejets de BASF en 2024, ce composé chimique inquiète du fait de son extrême persistance dans l’environnement – une fois émis, il peut y perdurer des décennies – et de son omniprésence, y compris dans l’eau potable.

 

Bien qu’il semble n’être pas le plus nocif des polluants éternels, les études disponibles pointent une toxicité potentielle du TFA pour la reproduction et le foie. La dose à laquelle cette toxicité intervient reste incertaine en raison du peu de données existantes.

 

C’est à proximité de la station d’épuration, d’où partent vers la Seine les effluents contaminés de la plateforme chimique, que l’un des points chauds de pollution au TFA est identifié, plus précisément dans la nappe peu profonde des alluvions. D’après le rapport, le taux s’élève ici à 460 microgrammes par litre (µg/l). Soit plus de sept fois la limite sanitaire indicative pour l’eau potable en France, fixée à 60 µg/l, utilisée comme valeur de référence dans le document. Mais c’est aussi 209 fois supérieur à la limite néerlandaise, plus protectrice, qui s’établit à 2,2 µg/l.

 

« La présence de TFA pour les ouvrages captant la nappe des alluvions localisés à proximité des berges de Seine peut s’expliquer par l’influence du rejet en Seine de BASF localisé en amont hydraulique de ces ouvrages », est-il précisé dans l’étude.

 

Des taux dépassant de 150 fois la limite pour l’eau potable

 

Si l’origine de la contamination de ce secteur est ici suggérée, les auteurs ne se risquent pas à établir un lien direct entre les activités de BASF et les autres agglomérats de pollution, plus vastes et concentrés encore, qui touchent les eaux souterraines de la plateforme. Tout en reconnaissant que « peu de données sont disponibles à proximité des zones de stockage et d’utilisation du TFA par BASF », les points de prélèvements les plus proches se trouvant à « 50 mètres en amont et 100 mètres en aval ».

 

Une zone qui « s’étend en limite ouest du site » de BASF, à l’extérieur de son emprise géographique, apparaît comme particulièrement atteinte par la pollution. À près de vingt mètres de profondeur, la nappe présente un taux de TFA s’élevant à 520 µg/l, soit plus de huit fois la valeur de référence française. Pire, un autre prélèvement détecte, pour la somme de vingt autres PFAS jugés les plus nocifs – dont le TFA ne fait pas partie –, une concentration de 15 µg/l.

À titre de comparaison, c’est plus de 150 fois la norme pour l’eau potable en France, définie à 0,1 µg/l pour le total de ces vingt molécules. Cette limite est dépassée pour la quasi-totalité des analyses, souvent de plusieurs dizaines de fois.

 

L’étude met également en évidence l’existence d’un autre foyer majeur de pollution aux PFAS sur la commune de Saint-Aubin-lès-Elbeuf, qui pourrait expliquer en partie l’apparition de tels niveaux de contamination. Il s’agit d’une ancienne carrière, située en limite nord extérieure du site de BASF, où des exercices anti-incendie auraient eu lieu par le passé. Certaines mousses utilisées pour lutter contre le feu sont connues pour être chargées en polluants éternels. C’est en bordure de ce site que le taux de TFA le plus élevé est observé : 780 µg/l. La somme des autres PFAS atteint jusqu’à 6 à 9 µg/l en fonction de la profondeur à laquelle l’eau a été prélevée.

 

Déchets enfouis et exercices anti-incendie

 

Le Poulpe a remonté la trace de ce site. Actuellement propriété d’Euroapi, l’entreprise pharmaceutique qui partage la zone industrielle avec BASF, cet espace a fait l’objet de travaux de réhabilitation en 2024. D’après le dossier de déclaration préliminaire à ce chantier, l’ancienne carrière a été, de 1962 à 1970, « remblayée, notamment avec des déchets de production de l’usine Rhône-Poulenc »l’entreprise chimique qui occupait la plateforme de Saint-Aubin-lès-Elbeuf de 1946 à 2004.

 

Surtout, il est indiqué que, de 1984 à 2020, « la seule activité recensée concerne des exercices incendie de la brigade pompière de la plateforme chimique, effectués dans une zone d’environ 1 200 mètres carrés ». De quoi renforcer l’hypothèse d’une pollution par des mousses PFAS. BASF s’est pour sa part implantée localement en 2004.

 

Selon un rapport de la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) de février 2025, près de 3 000 tonnes de terres imprégnées de PFOA et de PFOS ont dû être excavées de cette ancienne carrière. Ces deux PFAS sont ceux dont la dangerosité est le mieux documentée : ils sont classés respectivement cancérogène avéré et cancérogène possible pour l’homme.

 

Selon le dossier, cette réhabilitation des sols passe par la mise en place de « couvertures » visant à isoler les polluants. L’objectif affiché à terme est de créer un espace vert, « refuge pour la biodiversité », et tant pis pour les agglomérats de PFAS concentrés dans les eaux souterraines qui, eux, restent toujours bien présents.

 

D’après la préfecture de Seine-Maritime, un « plan d’action » était attendu de la part de BASF à l’issue du travail de recherche mené dans les eaux souterraines du site. Mais celui-ci n’est pas détaillé dans le document consulté par Le Poulpe. Sollicitée, la multinationale, premier groupe chimique au monde, avec 65,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, n’a pas donné suite.

 

Nicolas Cossic (Le Poulpe / Enketo) Cet article a été publié par Le Poulpe lundi 24 novembre 2025.

Polluants éternels chez BASF près de Rouen

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