Au Nigeria, quelle était la cible du bombardement de Noël de Donald Trump ?
Sur le site d'une frappe aérienne américaine dans le nord-ouest de Jabo, au Nigeria, le vendredi 26 décembre 2025. (Tunde Omolehin/AP)
Pour la première fois depuis le déclenchement de l’insurrection islamiste armée au Nigeria, il y a plus de 15 ans, les Etats-Unis ont tiré des missiles sur le pays le plus peuplé d’Afrique. Donald Trump l’a lui-même annoncé sur son réseau Truth Social le 25 décembre : «Ce soir, sous mon commandement, les Etats-Unis ont lancé une frappe puissante et meurtrière contre ces ordures de terroristes de l’Etat islamique dans le nord-ouest du Nigeria», a écrit le président américain.
Abuja, associé à l’opération, a confirmé le bombardement. «C’est le Nigeria qui a fourni les renseignements», a précisé le ministre des Affaires étrangères, Yusuf Tuggar. Il affirme avoir eu au téléphone le secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio : «Nous avons parlé deux fois. Nous avons discuté pendant dix-neuf minutes avant l’attaque, puis nous avons parlé à nouveau pendant cinq minutes avant qu’elle ne commence.»
Une dizaine de missiles Tomahawk ont été tirés depuis un navire de l’armée américaine dans le golfe de Guinée. Leurs cibles se trouvaient dans l’Etat de Sokoto (nord-ouest du Nigeria). Au moins l’un des missiles a explosé à proximité de la petite ville de Jabo, dans le district de Tambuwal, à 70 km au sud-ouest de la capitale régionale, Sokoto. La frappe a eu lieu vers 22 heures. Des habitants ont diffusé une vidéo d’un brasier, d’origine indéterminée, à la sortie de Jabo. D’autres impacts ont été signalés dans le district de Tangaza, plus à l’est. «Plusieurs terroristes ont été tués dans des camps de l’Etat islamique», a affirmé le Commandement américain pour l’Afrique.
Allégeance à l’Etat islamique
Cela fait plusieurs années que des groupes de jihadistes, localement appelés Lakurawa, circulent et opèrent dans l’Etat de Sokoto, frontalier du Niger. Depuis un an, leur emprise s’est étendue. «Lakurawa est le terme familier utilisé par les Nigérians pour désigner les combattants sahéliens [du Niger ou du Mali] qui sont apparus pour la première fois dans le nord-ouest du Nigeria en 2017-2018. Ce sont les autorités traditionnelles de l’Etat de Sokoto qui ont invité initialement les Lakurawa à protéger leurs communautés contre les bandits, rappelle un article du Combating Terrorism Center publié ce mois-ci. Cependant, les jihadistes ont rapidement abusé de l’hospitalité qui leur était offerte, entrant en conflit avec certains des chefs communautaires qui les avaient accueillis et imposant une interprétation stricte de la charia qui leur a aliéné une grande partie de la population rurale.» Ils ont majoritairement prêté allégeance à la branche locale de l’Etat islamique, même si certaines cellules seraient affiliées à Al-Qaeda.
Certes rongé par l’insécurité, les menaces de kidnapping des bandits et les affrontements intercommunautaires, l’Etat de Sokoto est loin d’être l’épicentre de la mouvance islamiste armée au Nigeria, beaucoup plus profondément enracinée, depuis 2009, dans l’Etat de Borno, le fief de Boko Haram (aujourd’hui divisé en deux factions rivales), à 1 000 km de là, dans le nord-est du pays. A la différence du district de Tangaza, celui de Tambuwal n’est d’ailleurs pas réputé être une zone d’opération des jihadistes. «Il ne fait pas partie de la zone d’influence des Lakurawa, atteste un responsable sécuritaire basé à Sokoto. C’est un territoire plutôt moins impacté par la violence des groupes armés, ce qui interroge sur le choix de la cible.»
«Un génocide qui me met vraiment en colère»
Les explications de Donald Trump n’éclairent pas davantage sur l’objectif militaire de cette frappe. «J’avais déjà averti ces terroristes que s’ils ne cessaient pas le massacre des chrétiens, ils le paieraient cher, et ce soir, ils l’ont payé, a fanfaronné le président américain sur Truth Social. Le ministère de la Guerre a mené de nombreuses frappes parfaites, comme seuls les Etats-Unis sont capables de le faire. Que Dieu bénisse nos militaires, et JOYEUX NOËL à tous, y compris aux terroristes morts, qui seront encore plus nombreux si leur massacre des chrétiens se poursuit.» Depuis l’automne, Donald Trump s’est ému à plusieurs reprises du sort des chrétiens du Nigeria. «Toute cette affaire est une honte. Ils tuent les chrétiens à volonté. C’est un génocide et cela me met vraiment en colère», avait-il déclaré sur Fox News, le 21 novembre.
Au-delà de l’absurdité de ses accusations – tous les spécialistes de la région s’accordent à dire que le conflit au Nigeria n’est pas de nature religieuse, et les premières victimes des groupes armés, mêmes jihadistes, sont des musulmans –, Sokoto n’est pas concerné par cette problématique. Pour la simple raison que la population chrétienne est extrêmement minoritaire dans ce territoire islamisé depuis le début du XIXe siècle. Ces dernières années, les incidents violents mettant aux prises des cultivateurs (parfois chrétiens) à des éleveurs (souvent d’origine peule et musulmans) se sont surtout produits dans les Etats nigérians de la Middle Belt, comme ceux de Plateau ou de Benue.
Guider les frappes plutôt que les subir
Qu’importent ces nuances, Donald Trump tient son symbole : une frappe spectaculaire, le jour de la Nativité, contre des vilains terroristes islamistes, en défense du christianisme confronté à une «menace existentielle».
«Le 25 décembre, ce n’est certainement pas un hasard», estime Vincent Foucher, chercheur au CNRS. Le messianisme du président américain s’en trouve conforté. «Cependant, il apparaît assez clairement que l’Etat islamique inquiète sérieusement les sécurocrates américains. Ils frappent l’organisation en Syrie, en Somalie, et désormais en Afrique de l’Ouest», relève-t-il.
Le gouvernement nigérian, plutôt que de s’opposer frontalement au locataire de la Maison Blanche, a visiblement choisi de l’accompagner dans sa croisade – préférant guider les frappes que les subir.
«La distinction entre banditisme et jihadisme s’estompe, pour les autorités nigérianes. Elles alignent leurs défis de sécurité intérieure sur les priorités internationales en matière de lutte antiterroriste, souligne une note du cabinet d’analyse RISE. Cette approche sert plusieurs objectifs : dissuader les combattants islamistes, justifier des mesures militaires plus fortes, et renforcer les partenariats stratégiques avec des acteurs externes.» Abuja, visiblement satisfait, a laissé entendre ce vendredi que de nouvelles opérations «conjointes» avec les Etats-Unis étaient à prévoir.
Sources : un article de Célian Macé publié par Libération
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