Pourquoi l’Europe joue t-elle l’escalade militaire face à la Russie ?
La ville de Pokrovsk prise par la Russie ces dernières heures...
Alors que le Président de Fédération de Russie, Poutine, a fait savoir publiquement qu'il ne déclarerait pas la guerre aux pays européens et à l'Otan et qu'il était favorable à un accord de paix durable avec l'Ukraine qui prend en compte les causes premières du confit, les dirigeants européens à l'inverse, déclarent que l'Europe doit se préparer à une guerre inéluctable avec la Russie. Etrange et besoin de clarification.
Cette escalade verbale a bien sur, ses pendants en termes financier et d'armement. Elle provoque un climat angoissant et dangereux ? Pourtant l’engrenage n’est pas automatique. La diplomatie peut reprendre la main et déjouer les projets guerriers pouvant exister en Europe. En ce sens les peuples ont un rôle déterminant à jouer !
« Menace existentielle », « un moment de bascule », « un choc à venir ». Depuis deux ans, les discours des dirigeants européens présentent un constat sombre : une guerre avec la Russie est inéluctable ! La France n’échappe pas à ce récit où l’année 2025 marque une rupture avec des discours provocateurs de Macron. "La Russie constitue une menace existentielle pour les Européen " a t-il lancé le 18 février. Le 13 juillet, devant les forces armées, il a affirmé sans nuance : « Sans doute jamais depuis 1945 notre liberté n’avait été si menacée. » Il a appelé à une « meilleure prise de conscience de chaque Français. Chacun doit être à son poste de combat » !! Rien que ça !
Auparavant, Macron avait déjà envoyé, le général Burkhard, dresser un tableau apocalyptique : « La Russie a désigné la France comme son premier adversaire en Europe. » Et en a rajouté dans l'apocalypse, évoquant « une puissance militaire nucléaire et conventionnelle » qui est, pour l’Europe et la France, « une menace durable proche et dimensionnante ». À l’horizon 2030, « elle constituera une vraie menace à nos frontières », car Poutine veut « affaiblir l’Europe et démanteler l’Otan ». Son successeur, a tenu le même discours devant les députés le 22 octobre, Moscou, après l’Ukraine, « peut être tenté de poursuivre la guerre sur notre continent » et il se dit acculé par une « urgence » : « préparer » la France « à un choc, d’ici à trois ou quatre ans, avec la Russie ». En novembre, devant les maires de France, il disait qu'ils devaient être prêts à « accepter de perdre ses enfants ».
La nouvelle follie allemande : « Nous devons être prêts pour la guerre en 2029! »
Cette folie guerrière débute en janvier 2024. À l’époque, une note de l’armée allemande, classée « secret-défense », décrit une possible escalade vers une guerre entre la Russie et l’Otan. Ce scénario baptisé « Alliance défense 2025 » devait débuter en février 2025. Les autorités allemandes qui ont décidé de faire du pays une des premières forces militaires continue de maintenir ces hypothèses. Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, affirmait en juin 2024 : « Nous devons être prêts pour la guerre en 2029. » Des propos qu’il a maintenus en novembre : « Nous devons partir du principe que Poutine sera en mesure de mener une attaque contre un État membre de l’Otan à partir de 2029 ».
Avec la guerre en Ukraine qui va entrer en février dans sa 12ème année, l’Otan semble retrouver une raison d’être et une forme d’unité. Il y a un an, Mark Rutte, a prévenu : « Nous ne sommes pas prêts à ce qui nous attend dans quatre ou cinq ans (…). Il est temps de passer à un état d’esprit de temps de guerre. » « Un esprit de guerre », les mots sont limpides.
Un scénario catastrophe contesté !
Pourtant ce scénario est contesté. La Russie n’est pas une « menace existentielle pour la France », analyse le général Olivier Kempf, directeur du cabinet stratégique La Vigie. Le militaire explique : « L’idée d’un conflit classique comme la Première ou la Seconde Guerre mondiale n’est pas réaliste. Les Russes n’envisagent pas de lancer des divisions blindées à travers l’Europe. »
Dans un rapport « L’Otan à l’épreuve de la menace russe », l’Institut Montaigne (financée par de multiples grandes entreprises dont celles de l’armement) estime que la Russie cherchera dans les années à venir à tester la solidité de l’article 5 de l’Alliance et l’architecture de la sécurité euro-atlantique, au moyen d’une agression à l’encontre des pays Baltes, membres à la fois de l’Otan et de l’UE.
Olivier Kempf confirme que, « parmi les hypothèses envisagées, un choc, un test est avancé, une incursion sur un petit bout de frontière des pays Baltes n’apparaît pas impossible. La ville de Narva, qui est assez isolée géographiquement du reste de l’Estonie, et où vous avez une grosse minorité russophone, peut-être un test. L’Estonie faisant partie de l’Alliance atlantique, cela engagerait immédiatement le principe de solidarité ».
Mais la Russie n'est pas folle et elle sait pertinemment qu'attaquer les pays Baltes reviendrait à engager la confrontation avec une coalition militaire comprenant potentiellement une trentaine de pays européens, sans compter les États-Unis, première puissance militaire mondiale. D’autres centres de réflexions ne sont pas aussi catégoriques.
Dans une étude publiée sur le rapport de force UE-Russie, en novembre, l’Institut français des relations internationales (Ifri) indique que seul « le domaine terrestre reste le point faible de l’Europe. Même si celle-ci conserve un avantage qualitatif en matière d’entraînement, de commandement et de tactiques interarmes, la Russie possède un avantage décisif en termes de masse, de puissance de feu, de capacité de mobilisation et de tolérance à l’attrition ». Au contraire, dans le domaine aérien, « l’Europe bénéficie d’une supériorité quantitative et qualitative nette » et, « en mer, dans l’espace et dans le cyberespace, l’Europe détient également l’avantage ». Jean de Gliniasty ancien ambassadeur de la France en Russie reste circonspect. « Honnêtement, ce n’est pas réaliste d’envisager des soldats français se battant face aux Russes. Mais cette dramatisation intervient en pleine période budgétaire pour l’ensemble des pays. Les déclarations de Fabien Mandon sur le sacrifice vont dans ce sens. En France, la présidence nomme les chefs d’état-major, ce qui traduit une liaison particulière », constate le directeur de recherche à l’Iris (Institut des relations internationales et stratégiques).
Faire accepter aux peuples Européens : "l'économie de guerre" et le transfert de milliards d'€ du social vers les budgets de guerre !
La course aux armements s’est accélérée. Les puissances européennes et mondiales battent chaque année leur record de dépenses militaires. La guerre en Ukraine est un prétexte pour justifier ce phénomène qui s'accélère et permet aux coffres forts des multinationales de l'armement de se remplir de profits ! Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), « les dépenses militaires mondiales estimées ont augmenté pour la dixième année consécutive en 2024, atteignant 2 700 milliards de dollars. Soit une augmentation de 9,4 % en termes réels par rapport à 2023. La plus forte hausse annuelle jamais enregistrée depuis au moins la fin de la guerre froide. »
Avec Trump au pouvoir aux USA, et sa volonté affichée de porter les dépenses militaires des membres de l’Otan à 5 % du PIB, l’année 2025 risque d’établir un nouveau record. En 2024, le principal facteur de la hausse budgétaire au niveau mondial vient des dépenses militaires en Europe. Elles ont augmenté de 17 % pour atteindre 693 milliards de dollars (Russie incluse), détaille le Sipri. Avec 997 milliards de dollars de dépenses militaires, les États-Unis (+ 5,7 %) représentent 37 % des dépenses mondiales et 66 % de celles de l’Otan.
Les membres européens de l’Alliance ont dépensé 454 milliards de dollars, soit 30 % du total des dépenses face à une Russie qui en a financé pour environ 149 milliards de dollars en 2024. « Soit une augmentation de 38 % par rapport à 2023 et le double du niveau de 2015 », rappelle le Sipri.
Ce surarmement est-il un moyen d’éviter un confit ?
Parmi les zones de tensions, la mer Baltique est la plus inquiétante. Cet espace maritime et énergétique se trouve bordé par la Russie, la Finlande, la Suède, le Danemark, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et l’Allemagne. Cette région revêt une importance stratégique pour les autorités russes qui sont isolées avec une seule porte d’entrée via la région de Leningrad. Avec la Suède en 2024 et la Finlande en 2023, les frontières communes entre l’Otan et Moscou atteignent les 1 200 km, « La mer Baltique est devenue désormais un lac otanien et un point de crispation pour Moscou. Excepté la Russie, tous les pays riverains sont membres de l’Alliance atlantique. L’accès devient donc un défi sécuritaire. Car pour Moscou, la confrontation avec l’Otan demeure systémique et va au-delà de la guerre en Ukraine », rappelle Igor Delanoë.
« Seuls les États-Unis parlent à la Russie »
Si la Première Guerre mondiale a éclaté par le réarmement des pays et la mécanique des alliances, cette logique est-elle inéluctable ? La diplomatie est une voie complètement écartée par les dirigeants européens, qui refusent toute discussion avec la Russie. Pourtant la Charte des Nations Unies impose aux États de résoudre les différends par la diplomatie et de ne consacrer aux armements que le strict minimum.
« Mais depuis des décennies, les grandes puissances – France incluse – ont trahi ces obligations. Elles ont laissé s’installer une culture de guerre, alimentée par une explosion des dépenses militaires et par la puissance du complexe militaro-industriel », condamne le Mouvement de la paix. Igor Delanoë s’interroge également : « À force d’insister sur ce côté inéluctable, de s’y préparer, ne risque-t-on pas de mettre en place une prophétie autoréalisatrice ? On oublie complètement un autre pan stratégique : engager des discussions pour diminuer l’incertitude et engager la désescalade. »
La confrontation est le choix privilégié par les Européens. Le général Olivier Kempf estime qu’« aujourd’hui, sur cet espace euro-atlantique, seuls les États-Unis parlent à la Russie. Crise de Cuba, euromissile, chute de l’URSS ont débouché sur les négociations d’Helsinki de 1975 ou le sommet de Reykjavik en 1986. Peut-on envisager une démarche de ce type-là au niveau des Européens ? Oui, une fois que la guerre d’Ukraine sera close d’une manière ou d’une autre ».
La désescalade et l'esprit de paix ne sont pas des voeux pieux !
Pour l’ancien ambassadeur Jean de Gliniasty, l’Europe a refusé de prendre contact avec les Russes et laissé les États-Unis de Donald Turmp parler de paix. Une position incompréhensible pour Francis Wurtz. L’ancien député européen constate que de nombreux dirigeants insufflent « un climat de guerre dans une Europe en crise profonde ».
Au lieu de poursuivre cette fuite en avant, il est temps d’ouvrir des discussions avec la Russie pour la reconstruction « d’une architecture de sécurité paneuropéenne. C’est un impératif catégorique ». Ce qui suppose de cesser dans les discours, la présentation d'un scénario catastrophe et quasi-impossible, de prendre en compte ce que dit la Russie et sur cette base, pousser aux dialogues avec un réel esprit de paix comme le veulent les peuples !
En ce sens les dirigeants devraient prendre en compte le plan de paix pour l'Ukraine de Trump. Il ne s’agirait donc pas seulement de régler la fin des combats, des arrangements russo-ukrainiens, et des garanties de sécurité en Europe si importants puissent-ils être pour la suite. Il faut penser l’Europe, la sécurité collective en Europe, l’exigence de la responsabilité collective dans le règlement des conflits.
Comme le rappelle Jack Fath dans un précédent article : "Il faut chercher à réaliser ce nouvel ordre de sécurité, de coopération et de paix dont nul n’a voulu après la fin de la Guerre froide. En tous les cas exprimer l’idée que tel est l’enjeu principal et s’en rapprocher le plus possible. Personne ne dit que c’est un chemin facile tellement, dans le monde occidental et européen, les uns et les autres restent prioritairement sur la voie de l’exercice de la force (interdit par les Nations Unies) et de l’affirmation de la puissance."
Sources : l'Humanité - Site Jack Fath - AFP
/image%2F1385629%2F20251206%2Fob_77af28_1200x680.jpeg)
/image%2F1385629%2F20251206%2Fob_ce3de9_img-20251121-wa0008.jpg)