Cécile Cukierman : « Je veux légiférer contre la douleur, pas pour la mort »
La présidente du groupe communiste au Sénat a voté contre l’article 4 de la proposition de loi relative au droit à l’aide à mourir, invoquant sa vision de la société collective et respectueuse des limites. Entretien.
Un coup de théâtre digne de notre Parlement ! Le 21 janvier 2026, les sénateurs ont neutralisé la proposition de loi relative à l’aide à mourir en rejetant son article 4, qui créait un droit à l’euthanasie et au suicide assisté. Alors que la commission des affaires sociales en avait durci les conditions, sous la houlette de la droite sénatoriale, cette version du texte a coalisé contre elle les mécontents : ceux qui la trouvaient trop restrictive, et ceux qui étaient résolument opposés à l’aide à mourir.
La proposition de loi doit maintenant être soumise à un vote solennel le 28 janvier. La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, farouche partisane de ce texte, a annoncé que les députés en reprendraient l’examen dès le 17 février 2026.
Parmi les parlementaires refusant l’euthanasie et le suicide assisté, la sénatrice de la Loire Cécile Cukierman se distingue : élue en 2011, présidente du groupe communiste républicain citoyen et écologiste - Kanaky depuis 2023, elle fait partie de ses trois membres, sur 18 élus, qui ont voté contre l’article 4 de la proposition de loi. Elle explique à La Vie les raisons de son choix.
Vous avez voté contre l’article 4 de proposition de loi relative à l’aide à mourir. Pourquoi ?
Je veux redire ce que j’ai dit en séance : je n’ai pas de certitudes, mais un faisceau de convictions. Je suis parlementaire, je suis là pour élaborer la loi et permettre aux gens de vivre ensemble. Il me semble qu’une société doit légiférer sur les soins dus aux personnes, mais pas sur la mort. En tant que présidente du groupe communiste, je me bats tous les jours pour une meilleure prise en charge de la douleur, des soins palliatifs, de la fin de vie.
Accepter l’inscription de l’aide à mourir dans la loi, ce cadre qui nous permet de vivre collectivement, c’est accepter que la société n’est pas là pour aider les gens à vivre. C’est oublier l’indispensable qui est d’accompagner et de soutenir chacun de nous. C’est faire entrer la mort comme un acte de vie. En tant que parlementaire, je veux légiférer contre la douleur et pour la vie en société, pas pour la mort.
Vous avez déclaré en séance : « Je refuse que la mort devienne une solution politique »…
Il y a un vrai problème philosophique à intégrer un droit à mourir dans nos lois. Vivre, c’est un jour mourir, nous le savons tous. Quand j’étais jeune, j’ai lu L’Être et le Néant, de Jean-Paul Sartre, qui le rappelle bien : la mort n’appartient pas à la vie. Nous en avons tous peur, car elle fait partie, avec la naissance, de deux choses fondamentales que nous ne décidons pas. Comme femme progressiste, j’estime que cela participe à l’engagement de transformer le réel.
La peur de mourir est intrinsèque à notre condition humaine ! Après l’avoir intégré comme une normalité, que faisons-nous pour la dépasser ? C’est là que nous devons nous engager : parce que notre vie est précieuse et qu’elle ne va pas durer.
La crainte des effets à long terme d’une telle loi sur les plus vulnérables a-t-elle participé à votre réflexion ?
Bien sûr. Quand je fais la loi, ce n’est pas pour hier, c’est pour demain. Quel message normatif renvoyons-nous pour demain ? Quelles incidences cela aura-t-il sur le collectif, sur la culture ambiante ? Si vous prenez les cancers les plus lourds, il y a beaucoup de traitements périphériques qui ne sont pas remboursés. Le groupe communiste a ferraillé pour la prise en charge du cancer du sein à 100 %.
Le risque est grand de renforcer la tentation chez certains malades « d’en finir ». Je ne juge pas les personnes qui voudraient mourir maintenant. C’est très humain. Mais, comme parlementaires, nous devons vraiment tout faire pour les accompagner jusqu’au bout, ainsi que leurs familles.
Que répondez-vous à ceux qui justifient cette loi au nom des personnes qui partent pour être euthanasiées en Belgique ou se suicider en Suisse ?
Aujourd’hui, nous légiférons parce que ceux qui veulent se donner la mort, ainsi que certains soignants qui souhaitent le faire, veulent un encadrement législatif. Mais je crois que faire une loi en la matière peut nous apporter plus de problèmes que de solutions. Nous sommes dans une société qui se judiciarise de plus en plus : inscrire ce droit, c’est renvoyer devant nos tribunaux des choses qui les dépassent.
De plus, au regard de la proposition de loi actuelle, une grande partie des gens qui partent en Belgique et en Suisse continueront à s’y rendre, car ils ne répondront pas à ses critères. Il faut donc être cohérent : l’objectif serait-il donc d’aller jusqu’à un suicide assisté sans contraintes ? Je trouve qu’une grande partie des débatteurs actuels se cachent derrière une sorte de pudeur et ne dévoilent pas leurs véritables intentions. Inscrire le droit à l’aide à mourir est un tournant dans notre société qui ne réglera pas les problèmes et en créera d’autres.
Pourquoi entend-on si peu de voix dissonantes à gauche sur ce thème ?
Parce que, depuis plusieurs années, la gauche dans notre pays s’est éloignée de la force du collectif. Elle s’est ralliée à une sacro-sainte liberté individuelle. Est-ce qu’être de gauche, c’est laisser chacun faire ce qu’il veut ? Je n’y crois pas, sinon je ne ferais pas de politique ! Je ne fais pas partie de cette gauche qui, au nom des libertés, décrète que l’individu est libre de tout. Vivre en société, c’est vivre avec des règles et des contraintes.
Le « je » ne l’emporte pas sur le « nous ». En tant que communiste, je reconnais que certains ont imposé le « nous » sur le « je » au XXe siècle. Mais je crois que c’est en gérant nos limites et nos frustrations que l’on devient soi. On doit être pour la liberté individuelle sans être libertarien.
« On peut à la fois être progressiste et ne pas voter ce texte », avez-vous rappelé en séance…
Je ne supporte plus ces débats où il y aurait la droite face à la gauche. Il me semble que le débat public a été enfermé dans des caricatures. À entendre certains, les progressistes devraient accepter l’euthanasie, car il n’y aurait que des grenouilles de bénitier qui seraient contre ! D’abord, on peut être croyant et progressiste… Mais, surtout, la controverse est plus profonde. S’en tenir à cette vision réductrice, c’est retirer la plus grande pensée de la gauche, qui est la capacité à vivre ensemble.
Dans le domaine éthique, le rôle du parlementaire serait-il davantage de poser des bornes que d’ouvrir des possibilités ?
J’ai eu les mêmes désaccords avec certains de mes collègues lors des révisions des lois de bioéthique, il y a une dizaine d’années. Je crois en la médecine et en la science, je sais qu’elles sont capables de beaucoup, et qu’il faut parfois les réguler, en personnes conscientes. Ce n’est pas parce que tout est possible que tout est souhaitable. Plus la recherche et la technologie vont loin, plus le législateur doit poser des limites de ce qu’on accepte et de ce qu’on n’accepte pas. Le grand rêve du fascisme, c’était de sélectionner les éléments de la race humaine comme on le fait pour les animaux.
Malgré le fait que nous avons besoin de greffes, de dons, nous interdisons de telles manipulations génétiques, en partant du principe qu’inscrire cela dans notre loi serait contraire à notre vision de la société. La recherche est une chose, le possible en est une autre, le voulu collectif en est encore une autre. C’est le rôle du politique de faire débattre les trois.
La fin de vie renvoie souvent à des expériences intimes… Comment faites-vous pour formuler votre pensée ?
Avec 15 ans d’expérience au Sénat, je sais que les débats de ce type sont violents et compliqués. Ce ne sont pas les moments les plus agréables que j’ai vécus. J’ai beaucoup lu, sans rencontrer personne, pour préserver ma liberté. Toute la semaine dernière, alors que je préparais mes interventions, j’ai réussi à ne pas penser à ma propre mort. Il faut arriver à dépassionner de ce sujet, et y mettre de la raison. Je n’ai volontairement pas évoqué mes expériences personnelles de fin de vie. Je respecte mes collègues qui l’ont fait, mais je n’ai pas besoin de venir en séance pour me rappeler qu’il y a des drames dans la vie.
Quand je fais la loi, c’est au nom du collectif, et de notre capacité à vivre ensemble. Pas au nom de mon cas individuel, ni au nom de l’Académie de médecine, d’ailleurs. J’essaie de parler avec beaucoup d’humilité : l’instant de la mort, personne ne peut s’en réclamer. Enfin, je veux qu’on critique ma position sur ce que j’ai dit, et pas sur ce qu’on croit que je suis.
La proposition de loi sera soumise au vote du Sénat le 28 janvier prochain. Comment voyez-vous cette prochaine étape ?
Nous avons tous besoin de revenir plus calmes au Sénat ! Lundi et mardi prochains, nous débattrons des soins palliatifs, et je serai en désaccord avec la droite sénatoriale, qui n’est pas prête à créer un droit opposable aux soins palliatifs. Je m’y oppose car c’est nier l’inégalité d’accès à ses soins.
Pour le reste, je suis incapable de vous dire quel sera mon vote final. Je pense que je voterai contre le texte à la fin, même si le droit à l'aide à mourir y a été enlevé, car c’est un message politique à donner. Je l’ai dit à mes collègues qui sont pour l’euthanasie : nous avons des positions différentes, il faut assumer d'avoir des votes divergents ! Ce qu’on vote doit être compris par les Français, qui ont déjà peine à suivre nos débats parlementaires…
Pensez-vous que l’Assemblée nationale tiendra compte de l’avis du Sénat ?
Je ne le crois pas, malheureusement. La pression est très forte. Le président de la République veut en faire un marqueur de son quinquennat. Nous sommes dans un acharnement législatif !
Interview de Pierre Jova Publié dans "La vie"
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