Intervention de Frédéric Boccara au CN du 10 janvier, portant sur le congrès du PCF
Nous avons besoin d’un congrès. Et d’un congrès ambitieux. Le délai que nous allons avoir collectivement pour le travailler est trop court, il arrive trop tôt. La décision de la date a été prise. Je ne la partageais pas. Le temps est bien trop court pour permettre aux communistes d’apporter une contribution construite, éclairée et d’avoir un bon débat. A présent c’est ainsi.
1- Les 38è et 39è congrès ont permis de redonner la visibilité au PCF, en tant que sigle et organisation. Mais pas à ses idée, ... dont on se demande parfois où elles sont dans certaines interventions publiques.
A présent, l’enjeu principal du congrès, Denis Durand l’a dit, c’est de sortir de l’effacement des idées communistes. Et de faire le lien entre les idées de fond et les propositions immédiates, montrer leur portée radicale.
Par exemple, il n’est pas exact de dire, comme je l’ai entendu dans le rapport, que nos propositions de financement sont « un mécanisme ». Ce sont des propositions politiques. Elles s’appuient sur un mécanisme, mais ce sont des propositions politiques de fond. Les dépolitiser ainsi, c’est se tirer collectivement une balle dans le pied. On devrait jouer un peu plus collectif : des propositions politiques, des analyses sont adoptées durant les congrès, par les congressistes qui sont l’émanation du collectif militant… et pourtant elles sont rangées dans un tiroir et disparaissent.
Au total, nous avons devant nous un grand enjeu : sortir de la fracture entre les textes et la pratique. Cette fracture fait partie d’une crise de toute la gauche, depuis au moins 1983. Mais nous, saurons-nous en sortir ?
Nous avons donc un défi considérable d’analyse pour donner du sens à ce que vivent les gens, donc à l’action, et pour permettre leur mise en action. Une grande question est celle de la compréhension de la crise, de sa nouvelle étape et des nouveautés qui travaillent la société, se développent durant le travail de la crise.
2- Cela implique de ne pas rabaisser la barre des exigences sous raison d’opportunité, avec des arguments du type « les gens ne comprennent pas » ou « la situation politique ne le permet pas ». Or pourtant c’est ce qui nous arrive. Je prendrais deux exemples durant la pandémie (un peu éloignés dans le temps, pour dépassionner nos débats).
-
Dès les premiers jours du confinement, le gouvernement présente des mesures budgétaires spécifiques avec :
-
-
0 million pour l’hôpital
-
Des aides publiques aux entreprises, avec aucune condition sur le maintien de l’emploi
-
-
Consultés (en tant que commission économique), nous avions indiqué qu’il ne fallait pas l’approuver (abstention ou vote contre). Il a cependant été approuvé par les députés communistes, sous raison d’opportunité. Il aurait été bien plus efficace de prendre date dès ce moment.
-
Un peu plus tard, a été proposée la pétition « Des milliards pour l’hôpital, pas pour le capital ». Elle a été refusée en CEN au motif que « le capital », ce serait trop compliqué pour les gens. Le CEN a lancé lui une pétition pour la gratuité des masques, qui a recueilli à peine quelques milliers de signatures. Tandis que la pétition « Des milliards pour l’hôpital, pas pour le capital », que j’ai lancée avec des syndicalistes de la CGT et d’autres camarades du parti, recueillait plus de 100.000 signatures. Elle a été la pétition la plus signée de change.org durant le premier confinement. Et le slogan a été repris dans tout le pays. Il est beaucoup plus porteur de sens. Cela montre le potentiel si on ose aller dans le bon sens, mais aussi nos résistances à mauvais escient.
3- Pour ce congrès, on a certes un grand enjeu de travail collectif et d’élaboration. Mais au moins autant un enjeu de mise en œuvre.
Cela implique une réflexion profonde du congrès sur le rôle des directions à tous les niveaux, et sur la composition la plus appropriée à la mise en œuvre créative de nos orientations de fond.
4- Quelques questions de fond.
J’ai entendu ici l’expression « Union du peuple de France ». On a déjà utilisé cette expression, c’était au cœur de notre stratégie dans les années 1970, précisément pour désigner une alliance entre différentes classes sociales face au « pouvoir des monopoles ». Et non pas pour ramener tout le monde à une seule classe « la classe travailleuse », terme effaçant les différences réelles et objectives, voire les oppositions. Il ne suffit pas de dire « classe » pour que tout soit joué et pour avoir une analyse de classe. C’est le capital qu’il faut poser pour permettre de comprendre que tout le monde, plus ou moins, souffre du capital, toute la société, au-delà même du monde du travail.
Il y a celles et ceux qui sont directement exploité.e.s car producteurs, celles et ceux qui sont pris dans un rapport de domination du capital (ou qui participent du rapport d’exploitation) sans être directement exploités, jusqu’aux fonctionnaires dont on attend qu’ils dégagent une richesse permettant à l’Etat de nourrir le capital (lorsqu’il rembourse les intérêts de la dette), mais aussi le travail dont la nature est devenue « mixtée » (production et conception) du côté de certains producteurs d’une part (ouvriers, techniciens, …) et des ingénieurs d’autre part.
Il y a aussi l’industrialisation, l’« ouvriérisation » du travail dans le tertiaire (par exemple à l’hôpital). Il faut voir aussi les différences et oppositions, par exemple en termes de liberté d’organisation – liberté en partie illusoire, mais pas seulement – comme dans le télétravail. Bref, tout cela demande du travail. Et d’articuler rapprochements et oppositions entre catégories, ainsi que l’évolution du travail effectif, et le rôle de la révolution technologique. Attention à une vision passéiste et souverainiste, en décalage avec la réalité elle-même.
En tout cas, il me semble déterminant de poser d’abord le capital, son rôle, sa logique ses pouvoirs. De bien le comprendre pour comprendre et caractériser l’ensemble, face au besoin d’un autre type de travail, d’un autre sens au travail, au besoin d’emploi-formation et de développement de toutes les capacités humaines et d’émancipation.
5- Enfin, il nous faut articuler les horizons, car le congrès se déroule à un moment où il y a un énorme défi immédiat, urgent, posé par l’extrême-droite. Comment tenir à la fois présence communiste et alliances, en particulier aux présidentielles ?
Nous ne pouvons pas nous permettre de jouer le rôle qu’a joué le parti communiste allemand (le KPD) dans l’entre-deux guerres, qui se félicitait du recul de ses frères ennemis du parti social-démocrate et relativisait la montée de l’extrême droite, même s’il s’est auto-critiqué très rapidement ensuite.
Dans le débat politique, nous devons désigner un adversaire (le capital), identifiable par une logique et des pouvoirs (bien au-delà de la personne de tel ou tel milliardaire), et désigner des leviers et un chemin, ce chemin combinant luttes sociales, élections, bataille d’idées et gestion (entreprises, municipalités). Il y a là un grand défi d’outillage collectif intellectuel.
Mais pour cela, il faut déjà considérer l’élection présidentielle comme un moment de pédagogie politique, pour inciter à la mise en mouvement populaire, et non comme un moment de « communication ». Ce n’est pas ce que nous avons fait aux dernières élections nationales, les européennes, et nous l’avons très peu fait aux dernières présidentielles.
Au total, bien que toute comparaison historique soit toujours inexacte, on pourrait mettre en parallèle ce qui est arrivé au PCF après le congrès de Tours en 1920 et après le 38è congrès. Un choix est fait en 1920, comme pour le PCF au 38è congrès. Dans les années qui ont suivi 1920, on observe des hésitations, des retours en arrière, on essaie différents secrétaires généraux et modes de travail. Le PCF alors, de 1920 à 1935, oscille entre des moments de sectarisme et de dilution.
C’est surtout à partir d’un mouvement massif de formation de tout le parti que se fait le tournant, c’est ce qui a été appelé la « bolchévisation », qui est en fait un début de marxisation de masse. C’est dire l’importance décisive de la formation, qui n’est pas seulement un « secteur » mais une activité d’ensemble du parti, sur la base d’un choix d’orientation respecté. Sur cette base, après une phase d’identification durant la tactique sectaire « classe contre classe » est lancée l’initiative du Front populaire, puis se déroule la bataille de la résistance et les conquêtes de 1945.
Avec un souci permanent du lien aux luttes, de la créativité et de ne pas se faire récupérer par l’Etat, son appareil, et par la bourgeoisie et le patronat. La tâche est d’ampleur. Mais avons-nous le choix ?
/image%2F1385629%2F20260116%2Fob_d576a4_f-boccara.jpg)