« Le temps est compté » : Donald Trump menace l’Iran d’une attaque militaire...
« Les mouvements sociaux progressistes en Iran sont réprimés et manquent de cohésion, mais ils ne sont ni silencieux ni épuisés », affirme Leila Hosseinzadeh. © Mehr News Agency
Donald Trump, dont les velléités impérialistes ne cessent de s’illustrer depuis le début d’année, n’a pas renoncé à ses menaces. Le pouvoir iranien l'a mis en garde contre une intervention états-unienne, alors que le porte-avions Abraham Lincoln et trois destroyers d’escorte sont arrivés au Moyen-Orient « pour promouvoir la sécurité et la stabilité régionales », a annoncé le Commandement militaire américain pour le Moyen-Orient (Centcom).
« Nous avons une grande armada près de l’Iran. Plus grande qu’au Venezuela », s’est même réjoui Trump auprès du média Axios. Il fait ainsi une référence directe à l’enlèvement illégal du chef d’État vénézuélien, Nicolas Maduro, sans que cela n’ait eu de conséquences tangibles pour Washington. Il a menacé de lancer une attaque « bien pire » que les bombardements menés en juin dernier si le pouvoir iranien n’accepte pas un accord sur son programme nucléaire. Le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, a répondu que « l’Iran a toujours accueilli favorablement un accord nucléaire mutuellement bénéfique, juste et équitable »
L’Élysée soutient « l’inscription du corps des gardiens de la révolution islamique » de l’Iran sur la liste européenne des organisations terroristes. Après avoir préféré conserver un lien diplomatique avec Téhéran, Paris a officialisé ce revirement, moins de vingt-quatre heures avant que l’Union européenne (UE) ne se penche sur cette mesure. La cheffe de la diplomatie pour les Vingt-Sept, Kaja Kallas, attend les retours des derniers membres avant d’officialiser ce changement.
La position de l’UE concernant les événements récents en Iran prend ainsi une nouvelle tournure, alors que le régime est bousculé à l’échelle nationale – les récents soulèvements ont atteint une ampleur rare, tandis que les autorités ont répondu par la violence – comme à l’échelle internationale – les USA et Israël manœuvrent pour que la situation leur soit profitable.
« Pas d’armes nucléaires »
La Maison Blanche continue d’avancer ses pions. Sous couvert de soutenir la montée en puissance des manifestations en Iran – sur fond d’une inflation étouffante pour la population -, Trump a, dans un premier temps, conditionné une non-intervention à l’arrêt des violences. Selon Reuters, Donald Trump étudie des bombardements ciblés contre les forces de sécurité et les dirigeants iraniens pour créer les conditions d’un « changement de régime ».
Mais un autre élément est désormais mis en avant par la Maison Blanche. « Espérons que l’Iran acceptera rapidement de s’asseoir à la table et de négocier un accord juste et équitable – pas d’armes nucléaires », a t-il lancé sur son réseau, Truth Social, menaçant d’autoriser une attaque « bien pire » que les bombardements menés contre les sites nucléaires iraniens, en juin dernier. « Le temps est compté », a-t-il ajouté. Tandis que le porte-avions USS Abraham Lincoln, qui se trouvait en mer de Chine méridionale, est arrivé au Moyen-Orient, les contours d’un accord restent, eux, brumeux.
Toujours selon Reuters, Washington pense ainsi à viser les dirigeants tenus pour responsables des violences. Autre option : s’en prendre aux missiles balistiques qui seraient capables d’atteindre les alliés états-uniens au Moyen-Orient, ainsi qu’au programme d’enrichissement nucléaire de Téhéran.
Le chef de la diplomatie états-unienne, Marco Rubio, a enfoncé le clou en estimant que l’Iran était « plus faible que jamais ». Ce dernier parie sur une prochaine reprise des manifestations. Côté européen, le chancelier allemand Merz a affirmé que les jours du régime iranien étaient « comptés ». Il estime ainsi que « cela pourrait se compter en semaines ».
« Nos courageuses forces armées sont prêtes »
Le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, a répondu à ces annonces américaines : « Nos courageuses forces armées sont prêtes, le doigt sur la gâchette, à réagir immédiatement et avec force à toute agression contre notre terre, notre espace aérien et notre mer bien-aimée. » Il a ajouté que « l’Iran a toujours accueilli favorablement un accord nucléaire mutuellement bénéfique, juste et équitable (…) qui garantit les droits de l’Iran à une technologie nucléaire pacifique et assure l’absence totale d’armes nucléaires ».
Trump n’aurait pas encore pris de décision définitive sur la ligne de conduite à adopter. L’Arabie saoudite, le Qatar, Oman et l’Égypte auraient fait pression sur ce dernier pour qu’il ne bombarde pas l’Iran, par crainte des représailles. Israël aurait, de son côté, laissé entendre que des bombardements ne suffiront pas à sceller la chute du pouvoir incarné par le Guide suprême Ali Khamenei.
Face au spectre d’une intervention militaire des États-Unis, l’ambassadeur et représentant de l’Iran auprès des Nations unies (ONU), Amir Saeed Iravani, a adressé, mercredi soir, une lettre au Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, et à la présidence du Conseil de sécurité. Il y rappelle que « le gouvernement de la République islamique d’Iran rejette et condamne fermement (les) déclarations bellicistes » des États-Unis, « qui sont irresponsables, provocatrices et clairement contraires aux principes fondamentaux du droit international et à la Charte des Nations Unies ».
Des dizaines de milliers de morts ?
Le perdant qui semble se dégager de cette passe d’armes reste le peuple iranien. « Il pourrait y avoir des dizaines de milliers de victimes », estimait ainsi Mai Sato, rapporteuse des Nations unies (ONU) sur l’Iran. « La coupure d’Internet a plusieurs effets. Elle dissimule l’ampleur réelle des tueries, elle peut aussi être utilisée pour gonfler le nombre de morts parmi les forces de sécurité, a-t-elle ajouté. Et elle provoque une immense angoisse chez les Iraniens, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, car ils ne savent pas si leurs proches sont vivants, morts ou blessés. »
Face aux révoltes massives, le pouvoir, incarné par le président Masoud Pezeshkian et l’ayatollah Ali Khamenei, tente de contenir une colère héritée des manifestations ayant émaillé la dernière décennie. Quitte à multiplier les morts parmi les manifestants. Le Time magazine avance, après avoir interrogé deux hauts responsables du ministère iranien de la Santé, un bilan de 30 000 personnes tuées, rien qu’entre le 8 et le 9 janvier.
Ce décompte provisoire aurait été réalisé par des « médecins et secouristes », sans prendre en compte « des décès liés aux manifestations, notamment ceux de personnes enregistrées dans les hôpitaux militaires, dont les corps ont été directement transportés à la morgue, ni des décès survenus dans des zones non couvertes par l’enquête ».
Le ministère iranien de la Santé a exhorté les personnes blessées lors des manifestations à se rendre à l’hôpital. Dans le même temps, la télévision d’État a diffusé ces dernières semaines au moins 240 « aveux » de contestataires, une pratique dénoncée notamment par Amnesty International et l’ONU. Pour le moment, le bilan de l’Human Rights Activists News Agency (HRANA), une ONG basée aux États-Unis, est de 5 848 morts, et celui communiqué par les autorités iraniennes, de 3 117 morts.
Ces chiffres donnent le tournis. Ils témoignent de la seule réponse apportée par le pouvoir aux revendications d’un peuple. Écrasés par une inflation galopante avoisinant les 40 %, paupérisés par un pouvoir d’achat en berne et un taux de chômage lui aussi de 40 %, les Iraniens se sont révoltés. Ils l’ont fait massivement.
Depuis 2009 et la révolution verte, qui visait à protester contre le trucage des élections, les grandes manifestations de 2017-2018, qui ont fait vaciller le régime parce que les revendications touchaient au cœur social, et, en septembre 2022, la mobilisation d’une jeunesse au cri de « Femme, vie, liberté », la colère ne s’est jamais éteinte. Selon Leila Hosseinzadeh, une des figures du mouvement étudiant iranien aujourd’hui exilée en Allemagne : « Régulièrement, ces mouvements resurgissent comme un feu sous la cendre, malgré la répression constante qui cherche à les éteindre. »
Si le mouvement de protestation a baissé en intensité, les revendications exprimées demeurent. Que va-t-il se passer ? Les attaques formulées contre l’ayatollah Khamenei visent-elles à élargir les fractures au sein du pouvoir ? Celui-ci, au-delà des institutions proprement dites, est aujourd’hui constitué du clergé et des gardiens de la révolution. Le premier est discrédité et les seconds haïs.
Les deux sont affaiblis. « Une division apparaît entre ces deux groupes sociaux radicalement différents, même s’ils s’entendent l’un et l’autre pour garder le pouvoir. Or les mollahs ont été battus par les femmes, par le mouvement « Femme, vie, liberté ». Les gardiens veulent garder l’argent, le pouvoir politique. Mais ils ont été battus à Beyrouth et à Damas. Donc ils ne sont pas en situation de force pour s’imposer », souligne le chercheur spécialiste de l’Iran Bernard Hourcade.
Les gardiens contrôleraient près de 40 % de l’économie du pays. David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (Ifas), estime, pour sa part, que « dans sa forme actuelle le régime est condamné. Sa chute est programmée. Il existe une option de prise de pouvoir par les gardiens, qui mettraient le clergé hors jeu parce qu’ils ont d’énormes intérêts à défendre. Le clergé est un boulet pour eux ».
Vers des négociations Washington-Téhéran
La possible déstabilisation de l’Iran est également à replacer dans le contexte régional. Trump a alterné entre menaces et dialogue avec les autorités iraniennes. Aujourd’hui, la tendance serait à la négociation. Le Qatar, l’Arabie saoudite et Oman, alliés dans la région, soutiennent cette option.
Pourtant, le site Axios a indiqué que l’option militaire avait été clairement définie et que les divers départements attendaient son feu vert. Les capitales du Moyen-Orient, y compris l’Iran, en étaient convaincues. Mais, face à la pression régionale et diplomatique croissante, « l’ordre n’est jamais venu », affirme un membre du gouvernement américain.
L’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie et Oman ont exhorté Donald Trump à ne pas lancer de frappes aériennes. Le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salmane, s’est entretenu avec le dirigeant états-unien pour alerter sur les conséquences pour la stabilité du Moyen-Orient. Devant les nombreux risques d’une telle opération, Riyad a refusé aux États-Unis l’utilisation de son espace aérien pour mener des attaques. Dans le même temps, l’Iran avait clairement formulé des menaces de représailles dans la région.
« Espérons que les États-Unis et l’Iran résoudront cette question entre eux, que ce soit par l’intermédiaire de médiateurs, d’autres acteurs ou d’un dialogue direct », a réagi le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan. Ces avertissements de la part des alliés de longue date ont suspendu l’option militaire. L’émissaire de Donald Trump, Steve Witkoff, doit définir les termes des négociations avec Téhéran.
Le gouvernement israélien aurait également pesé. Tel-Aviv fait de l’Iran une « menace existentielle » et les 12 jours de bombardements en juin au nom du concept de guerre préventive, totalement illégale. Mais Netanyahou, aurait averti Trump qu’Israël n’était pas prêt à faire face à des représailles iraniennes et remettant en question l’efficacité de bombardements américains. Les forces déployées dans la région seraient jugées insuffisantes pour intercepter des missiles et des drones. Tel Aviv réclame toujours un changement de régime, mais doute du plan états-unien, jugé trop limité, et réclame une opération de plus grande ampleur, même plus tard.
Les options envisagées – bombardements sur des installations nucléaires, sur les gardiens de la révolution ou le guide suprême – n’apporteraient pas le succès immédiat souhaité par Trump. Faute d’une capitulation immédiate, le président semble avoir fait marche arrière. Un jeu de dupes dont le grand perdant est le peuple iranien.
Sources : l'Humanité
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