12 305 emplois disparus en un an : dans le secteur associatif, la grande saignée

Publié le par Les communistes de Pierre Bénite

Plusieurs associations se sont rassemblées à Paris pour dénoncer la réduction des subventions publiques, 11 octobre 2025. © Photo Sevgi / Sipa

Plusieurs associations se sont rassemblées à Paris pour dénoncer la réduction des subventions publiques, 11 octobre 2025. © Photo Sevgi / Sipa

 

Le chiffre dévoilé par « Mediapart » s’explique par les baisses importantes de subventions touchant ce secteur au 1,8 million de salariés. Mettant les associations sous pression, et les travailleurs en première ligne, entre licenciements, postes non remplacés et conditions de travail qui se dégradent.

 

Un immense plan de licenciement silencieux. Dont on n’entend pas parler, ou si peu. Selon des données de l’Observatoire national de l’économie sociale et solidaire (Oness) obtenues par Mediapart, le secteur associatif a perdu 12 305 emplois en un an, entre la fin 2024 et la fin 2025.

 

Si certains plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) ont fait la une de l’actualité, notamment dans des mastodontes du secteur – comme les plus de cent suppressions de postes au Secours catholique –, c’est bien une discrète mais violente saignée à laquelle tout le secteur est confronté. « On n’avait pas vu cela depuis le covid. On alerte depuis plusieurs mois, dans l’indifférence générale. Mais les conséquences deviennent concrètes, la situation est catastrophique », confie Mickaël Huet, délégué général du Mouvement associatif, l’organisation qui représente plus de la moitié des associations en France.

 

En cause : une baisse importante des subventions publiques, dans un contexte d’austérité budgétaire croissante. Entre 2025 et 2026, Le Mouvement associatif a calculé un manque à gagner de 1 milliard d’€. Une perte qui se cumule avec celles des deux années précédentes, évaluées à 2,2 milliards d’euros. « On ne peut que constater les conséquences de cette politique », souligne, amer, le délégué général. En octobre, son organisation avait été à l’initiative d’une journée de mobilisation nationale intitulée « Ça ne tient plus ! ».

 

Ces coupes budgétaires impactent de manière très concrète l’ensemble des associations dépendantes des fonds publics, peu importe le secteur concerné. Selon le dernier baromètre du Mouvement associatif, basé sur 4 362 répondants et publié à l’automne 2025, un quart des associations qui emploient des salarié·es prévoient de baisser leur masse salariale en ne remplaçant pas les départs. Et près d’une sur dix a déjà opté pour un PSE ou des licenciements économiques. Enfin, à peine plus d’une association sur cinq assure qu’elle n’envisage pas de réduire sa masse salariale.

 

Même les grosses structures historiques ne sont pas épargnées. Aides, l’association de lutte contre le sida et les hépatites virales, a annoncé supprimer 55 postes fin 2025, alors que la subvention annuelle accordée par la Direction générale de la santé (DGS) a baissé de 600 000 euros. En octobre 2024, APF France handicap a licencié 300 personnesAu printemps 2025, Unis-Cité, association historique du service civique, a réduit de 10 % ses effectifs (60 suppressions de postes). Et cela ne va pas s’arrêter : selon Le Mouvement associatif, dans le budget 2026, le volet « Jeunesse et vie associative » s’est vu amputer de 23 %, soit une réduction de 194 millions d’euros. 

 

Licencier ou réduire les dépenses ?

 

Bon nombre d’associations font face à un dilemme : licencier ou réduire les dépenses, au risque de voir leur activité diminuer. À CCFD-Terre solidaire, le constat se pose crûment. En deux ans, la première ONG française de solidarité internationale et de développement a perdu 4 millions d’euros d’aides publiques. Soit quasiment le déficit qu’a connu la structure en 2025.

 

« Face à cette situation, nous avons décidé de réduire de 20 % nos budgets, sans faire de plan de sauvegarde de l’emploi », assure Guillaume Nicolas, délégué général de l’association. Ne pas remplacer certains départs, diminuer progressivement l’activité, « c’est de la dentelle » : « À chaque fois, on regarde si c’est viable, au cas par cas », poursuit le délégué général. Il sait avoir « de la chance d’être dans une structure avec les reins solides et des fonds propres ».

 

L’impact sur les travailleurs et travailleuses du secteur est violent selon une salariée pendant huit ans dans une association de mentorat. Lorsqu’elle y entre, le gouvernement cherche activement à développer le secteur et accorde de nombreuses subventions.

 

"Le gouvernement ne reconnaît pas notre utilité et ne nous laisse pas travailler sur des projets de long terme. C’est une destruction méthodique du contre-pouvoir que représente le secteur associatif" selon une salariée d’une association

 

En quelques années, la structure grossit, et son nombre de salarié·es quadruple. Mais, au printemps 2024, le gouvernement ferme le robinet. L’association perd du jour au lendemain 25 % de ses financements. L’année suivante, une nouvelle coupe de 12 % du budget intervient.

 

« Notre association a décidé de ne pas licencier. Mais les départs n’étaient plus remplacés, et on a dû arrêter beaucoup de projets en cours, faute de moyens », raconte une syndiquée à Asso-Solidaires et élue du comité social et économique de sa structure pendant quatre ans. En deux ans, quarante postes, soit près d’un quart des effectifs, ne sont pas renouvelés. « Notre feuille de route changeait toutes les deux semaines, au gré des revirements de politiques. C’était très violent », souffle-t-elle.

 

Au bord du burn-out, et sur les conseils du médecin du travail, elle décide, elle aussi, de quitter l’association. « Le gouvernement ne reconnaît pas notre utilité et ne nous laisse pas travailler sur des projets de long terme. C’est une destruction méthodique du contre-pouvoir que représente le secteur associatif », tacle-t-elle.

 

Prestataires et non partenaires

 

Mais si ces derniers plans de licenciement ont été médiatisés, du fait de la taille et de la renommée de ces associations, la saignée est encore plus violente dans les petites structures, qui composent l’essentiel du secteur. En 2018, près de 65 % des associations employeuses ont quatre salarié·es ou moins. Une salariée qui travaille dans une association locale de deux salariées, qui dispose d’une structure nationale et de plusieurs groupes locaux partout dans l’Hexagone, qui « sont en train de crever », confie-t-elle en préambule. Dans le secteur de l’écologie, son association dépend largement des subventions issues des collectivités territoriales.

 

Entre la baisse des budgets de ces dernières et les élections municipales qui ont mis tous les projets en pause, le début 2026 est un véritable calvaire. « Pour ne pas nous virer, on nous propose de passer à 80 % [de temps de travail – ndlr], mais avec le même travail, encore moins bien payé. Pour tenter de sauver la structure, on en arrive à paupériser les salariées », regrette celle qui travaille depuis plus de 10 ans dans le secteur. Pour elle, la situation résonne fortement avec la vision qu’ont bon nombre de responsables politiques du tissu associatif : « On est perçus comme un prestataire pour réaliser des missions que l’État et les collectivités n’assument pas. Pas comme un partenaire sur la durée. » En cause, notamment, l’absence de plus en plus récurrente de projets pluriannuels, permettant de mettre des actions en place sur le temps long.

 

« Comme les priorités politiques changent toutes les semaines, il n’y a aucune cohérence des projets, tout est fait dans l’urgence avec l’attente de résultats immédiats. Mais c’est impossible de construire des choses solides et pérennes dans ces conditions », embraie une salariée.

 

Pis, tout semble indiquer que ces 12 305 pertes d’emploi ne soient que le début d’une funeste dynamique, alors que le budget 2026 accroît les difficultés pour plusieurs pans du secteur. « Dans le milieu de l’économie sociale et solidaire, les indicateurs sont tous au rouge », confie Steve Lewis. Le responsable de l’Observatoire national de l’ESS cite en exemple le nombre d’établissements placés en redressement judiciaire – « des niveaux jamais atteints dans nos données » –, ou l’inquiétante hausse des demandes d’étalement des cotisations sociales. « Cela témoigne de graves problèmes de trésorerie au sein des structures », poursuit-il.

 

La « générosité du public » comme dernier recours

 

Pourtant, les besoins augmentent, inlassablement. « C’est l’effet ciseaux. Des moyens en chute drastique et des besoins croissants. Pour les populations, les conséquences sont dramatiques et le seront encore plus, dans les années à venir. On commence seulement à constater les effets concrets », explique Guillaume Nicolas. À l’international, évidemment, avec la multiplication des conflits et des événements climatiques. À l’échelle nationale aussi, alors que la pauvreté est au plus haut depuis des décennies.

 

Comment expliquer, face à ces constats, le désengagement de la puissance publique dans le secteur associatif ?

 

« Aujourd’hui, quand on parle du monde associatif, c’est pour le criminaliser en pointant des cas exceptionnels. On est systématiquement taxé de militant d’extrême gauche. Mais on ne rappelle jamais ce que ce tissu génère comme plus-value pour la société. Ce qu’apporte l’éducation populaire dans tellement de quartiers [prioritaires de la] politique de la ville, ce que permet une crèche associative dans un village rural. Pourtant, c’est ça le monde associatif ! », s’agace Mickaël Huet.

 

Le délégué général du Mouvement associatif dénonce le discours austéritaire sans cesse rabâché : « Le secteur associatif n’est pas une dépense, c’est un investissement dans l’avenir. Cela coûtera bien plus cher de réparer ce que la vie associative ne va plus pouvoir prendre en charge. » La perspective de voir le Rassemblement national l’emporter en 2027 inquiète d’autant plus.

 

Pour tenter de survivre, de plus en plus d’associations se tournent vers la « générosité du public », notamment avec d’importants appels aux dons.

 

« La concurrence entre associations sur ce créneau s’intensifie. Faute d’avoir un soutien suffisant des pouvoirs publics, tout le monde se tourne vers la générosité des citoyens. Mais le gâteau n’est pas extensible, et les gens sont aussi confrontés à des problématiques de pouvoir d’achat », constate le délégué général de CCFD-Terre solidaire. En 2025, son ONG a récolté bien moins de dons que les années précédentes.

 

Une autre association a également opté pour une campagne de dons importante qui, elle, a plutôt bien fonctionné. « On a mis en avant le risque d’arrivée au pouvoir du Rassemblement national (RN). Cela nous a permis de constituer une petite trésorerie de secours, mais ce n’est pas pérenne dans le temps », explique la salariée.

 

Alors que la situation est déjà critique, la perspective de voir le parti d’extrême droite l’emporter en 2027 inquiète d’autant plus. Pour essayer de visibiliser les difficultés du secteur, Le Mouvement associatif prépare une nouvelle mobilisation dans les prochaines semaines avec un objectif : montrer, dans le débat public, ce qu’apporte le tissu associatif à la société.

 
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