Rashid Khalidi : « Aux Etats Unis, le complexe militaro-industriel est le lobby pro-israélien le plus puissant »
Le 28 février, Donald Trump déclarait la guerre à l'Iran en ordonnant le bombardement de l’Iran par l’aviation américaine, conjointement avec son homologue israélienne. Pour la première fois, les Etats-Unis mènent une action militaire offensive conjointe avec Israël. En dehors de la proximité politique de Trump et Netanyahou, quelles sont les raisons profondes qui ont amené une inflexion aussi majeure de la politique américaine ?
Alternatives Economiques a posé la question à l’historien américano-palestinien Rashid Khalidi. Titulaire de la chaire Edward Saïd de l’université de Columbia.
Dans votre livre, vous documentez très précisément le soutien des gouvernements américains successifs à la politique d’expansion des gouvernements israéliens. On comprend bien l’avantage qu’en tire la partie israélienne, mais moins celui des Etats Unis qui ont des intérêts stratégiques et économiques bien plus vastes. Comment l’historien que vous êtes explique-t-il cette permanence ?
Rashid Khalidi : Le soutien des Américains à Israël a beaucoup fluctué dans le temps. Au commencement, et jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, il s’agit simplement d’une sympathie de beaucoup d’entre eux pour l’idée sioniste, souvent pour des raisons religieuses. Au début du XXe siècle, les Etats Unis sont un pays à majorité protestante, et la lecture littérale de la Bible enseigne que ce pays – la Palestine – appartient aux Hébreux, donc aux Juifs. Mais la puissance agissante, celle qui pousse à l’édification d’un Etat pour les Juifs dans la Palestine sur laquelle elle a un mandat de la Société des Nations, c’est le Royaume-Uni.
Il faut convenir que le mouvement sioniste a bien travaillé aux Etats-Unis, pour convaincre d’abord la communauté juive, puis les chrétiens. Ils sont devenus un lobby fort. En conséquence, l’appui des Etats Unis est d’abord produit par le fait qu’il s’agit d’une question domestique, avec la présence d’un fort courant de l’opinion publique.
C’est encore vrai au sortir du second conflit mondial. Lorsque des diplomates américains ont plaidé auprès du président Harry Truman – lui-même fervent chrétien baptiste – pour un positionnement moins favorable à Israël, il a répondu : « Messieurs, je vois beaucoup de gens qui s’engagent pour Israël, et très peu contre… » Le soutien à l’Etat d’Israël tenait à des considérations de politique interne, pas à la politique étrangère.
Cela commence à changer en 1948, après la première guerre entre Israël et les pays arabes. Le Pentagone découvre un « homme fort », l’armée israélienne, et commence à considérer le pays comme un possible allié. Dès les années 1960, l’administration de Lyndon Johnson, débordée au Vietnam, commence à envisager d’inclure Israël dans son dispositif contre le bloc communiste. C’est lui qui autorise la vente des armes les plus sophistiquées de l’époque, comme le chasseur F4 Phantom. Dès ce moment, Israël commence à devenir un pays allié.
Une alliance qui va s’affermir dans les années 1970, après la guerre des Six-jours et la victoire d’Israël sur les pays arabes coalisés (Egypte, Syrie, Jordanie), puis la guerre d’Octobre 1973.
Mais les Etats Unis ont aussi de puissants alliés historiques, par exemple l’Arabie saoudite, la Turquie, l’Iran… Comment expliquez-vous le glissement entre l’appui à Israël et l’alignement complet du président Trump sur le gouvernement Netanyahou ?
R. K. : Le glissement s’est opéré avec le temps. Johnson a fait des choses que Kennedy refusait de faire. Nixon a fait des choses que Johnson refusait, par exemple l’octroi d’une aide militaire annuelle (aujourd’hui de 4 milliards de dollars par an), après 1973 et la guerre d’Octobre. Il y avait des raisons internes, mais aussi stratégiques, car Israël s’opposait en pleine Guerre froide aux régimes arabes nationalistes alliés de l’URSS.
A ce moment-là, les alliés comme l’Arabie saoudite, totalement dépendants de l’Amérique pour leur sécurité extérieure et intérieure, ne peuvent rien lui refuser.
En 1983, Ronald Reagan conclut une alliance militaire en bonne et due forme. A la fin des années 1980, c’est le pays le plus doté en armement américain !
Mais c’est surtout après le 11 septembre 2001 et l’attentat contre le World Trade Center de New York que se produit un tournant majeur, très politique. Les Américains auraient pu se dire attaqués par une organisation – Al Qaïda – basée en Afghanistan et la détruire. Mais ils ont déclaré la « guerre contre le terrorisme ». Israël a réussi à faire adopter son récit aux Etats Unis : celui d’une vaste conspiration terroriste connectée internationalement. « La guerre contre la terreur », c’est un concept de Netanyahou, qui permet par la suite d’englober la guerre d’Israël contre les Palestiniens, contre l’Iran, et la guerre contre le Hezbollah.
C’est un changement très important. Israël pouvait compter sur l’appui de couches très importantes de la population américaine, mais aussi sur le levier des intérêts stratégiques tels qu’ils étaient définis par l’administration de Washington. Et il ne s’agissait pas seulement du combat contre la terreur, mais aussi les énormes achats d’armes américaines. Car ceux-ci permettent de réduire les coûts d’acquisition des matériels, par exemple les avions F-35, par les forces armées des Etats-Unis. Depuis, il y a même une imbrication des industries militaires entre l’Amérique et Israël, qui développent des programmes en commun, comme l’utilisation massive de l’intelligence artificielle sur le champ de bataille.
On parle souvent de l’influence du lobby sioniste à Washington, et c’est une réalité, mais le lobby pro-israélien le plus puissant c’est le complexe militaro-industriel, que dénonçait le président Dwight Eisenhower dans les années 1950, car il regroupe non seulement les industriels de l’armement, mais aussi les états-majors militaires et des élus du Congrès.
La présidence de Donald Trump apporte-t-elle quelque chose de nouveau ?
R. K. : Le président Trump est un homme qui n’a pas beaucoup de principes. Il n’aime pas les impôts et les taxes, déteste tout ce qui est « woke », mais il est farouchement attaché aux « tarifs » [droits de douane, NDLR.].
Pour ce qui concerne le Moyen-Orient, il est entouré de proches totalement convaincus du récit israélien, et il a aussi une grande admiration pour la « force » dans les relations internationales. Pour le reste, il marchande. Pour lui, Israël est un atout parce qu’il possède « la force » et lui permet d’user de la menace conjointement avec Israël. Il est aussi persuadé que l’Iran menace les Etats Unis, ce qui est le discours de Netanyahou, mais qui s’avère être faux. L’Iran est une menace pour Israël, c’est vrai, mais c’est différent.
D’autres présidents avant lui avaient évité ce piège. Obama, Biden avaient tenté des négociations, voire obtenu un accord, qui certes ne satisfaisait pas Netanyahou, mais n’engageait pas l’Amérique dans une guerre. Trump, lui, veut triompher, apparaître comme « le fort » dans les relations internationales. Et ça, c’est nouveau.
Mais l’opinion publique américaine ne le suit pas du tout. L’alliance avec Israël est très critiquée par la gauche, mais aussi par l’extrême droite raciste et antisémite. Cette évolution peut-elle influencer la politique extérieure ?
R. K. : Jusqu’il y a une quinzaine d’années, il n’y avait pas tellement d’appui pour les Palestiniens dans l’opinion publique américaine. Puis elle a beaucoup évolué chez les démocrates, qui ne sont pourtant pas très à gauche, pour la plupart. Les derniers sondages montrent que presque 80 % des électeurs démocrates ont davantage de sympathie pour les Palestiniens que pour les Israéliens. Ils sont opposés aux guerres d’Israël contre Gaza et aussi contre l’Iran.
La pression de la base électorale sur l’appareil démocrate commence à se faire sentir. Les candidats à la présidence déclarés, comme le gouverneur de la Californie Gavin Newsom, ont annoncé leur décision de ne pas accepter l’argent de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), le principal comité de soutien à Israël. Ce sont pourtant des amis d’Israël, mais ils ont peur de la réaction de leur base. Et 47 sénateurs démocrates ont récemment voté pour faire cesser les livraisons d’armes à Israël. Cela ne s’était jamais vu !
Ce changement a aussi commencé à se manifester à droite, et pas seulement dans la sphère des activistes racistes et antisémites qui critiquent « la guerre d’Israël ». Cela a débuté avec les jeunes, qui ne s’informent plus sur les médias traditionnels, ni CNN, ni le New York Times, ni Fox News, et qui ont été touchés par les images de la guerre à Gaza.
Plus de 50 % des jeunes électeurs républicains montrent plus de sympathie pour les Palestiniens que pour les Israéliens. Il faut chercher parmi ceux qui ont cinquante ans ou plus pour retrouver l’appui traditionnel à Israël.
Par ailleurs, une couche importante d’électeurs qui avaient voté pour Trump par refus des guerres extérieures, qui attendaient qu’il se concentre sur les dossiers intérieurs, sur l’économie, qui ne sont ni des fanatiques, ni des racistes, ni des antisémites, lui disent : « Vous ne tenez pas vos promesses. » Cela prendra du temps pour que la machine républicaine l’intègre, mais cela apparaîtra tôt ou tard.
Est-ce que cela peut changer l’orientation de la politique étrangère des Etats Unis ? A court terme, non ! Les élites politiques, militaires, médiatiques, économiques s’accrochent sans faille aux thèses israéliennes : sécurité pour Israël, alliance militaire dans la lutte contre le terrorisme. Rien ne va varier chez eux.
Propos recueillis par Hervé Nathan. Publié par Alternatives Economiques
Rashid Khalidi Historien, spécialiste des relations entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient. Analyste de la relation entre l’Amérique et le Moyen-Orient (L’Empire aveuglé : les États-Unis et le Moyen-Orient, Actes Sud, 2004), il vient de publier en français 100 ans de Guerre contre la Palestine (Actes Sud, 2026), un récit à la fois érudit et personnel de la confrontation des Palestiniens au sionisme, à ses appuis coloniaux et impérialistes.
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