Revenus : 4,8 millions de riches en France selon l’Observatoire des inégalités
L’association "l'Observatoire des inégalités" publie ce mardi 2 juin la quatrième édition de son rapport sur les plus aisés dans l’Hexagone.
Elle fixe le seuil de richesse en revenus à 4 292 euros mensuels après impôts pour un célibataire et à 6 438 euros pour un couple. Aussi, 3,4 millions de ménages possèdent un patrimoine supérieur à 840 000 euros.
La fortune de certaines familles est telle qu’elle leur permettrait d’acheter tous les logements d’une ville entière. Marseille et Strasbourg pour les Hermès, Lyon et Grenoble pour Bernard Arnault, Lille pour les enfants de Serge Dassault, Clermont-Ferrand pour François Pinault ou Montreuil (Seine-Saint-Denis) pour Xavier Niel… Il y a ces ultrariches, dont l’évolution très forte du niveau de vie moyen et la réalité de leur imposition sont discutées depuis plusieurs mois, mais pas seulement.
«Se focaliser sur l’extrémité supérieure permet de fondre dans la masse des classes moyennes les populations riches situées juste en dessous», regrette le directeur de l’Observatoire des inégalités, Louis Maurin, dans l’avant-propos de la quatrième édition du «rapport sur les riches en France», publié mardi 2 juin.

L’Observatoire y définit un seuil de richesse. Il le fixe, pour les revenus, au double du niveau de vie médian, comme c’est le cas en Allemagne depuis plus de vingt ans.
- Soit pour une personne seule, 4 292 euros mensuels après impôts.
- Pour un couple, 6 438 euros.
- Pour un couple avec deux enfants âgés de plus de 14 ans, 10 730 euros.
Cela concerne 7,5 % de la population en 2023, soit 4,8 millions de personnes, 400 000 de moins qu’en 2010.
«Sauf à avoir une vision très restrictive, il est difficile de défendre que la fraction des 7,5 % les plus aisés de la population ne puisse être qualifiée de “riche”», est-il considéré dans ce rapport !

Cette catégorie masque néanmoins de forts écarts, le revenu moyen du 0,1 % les plus aisés, soit 40 000 ménages, ayant augmenté de 56 % entre 2003 et 2022. Quant au seuil de richesse en patrimoine, la barre est mise à quatre fois le patrimoine médian, soit 840 000 euros pour un ménage, sans prendre en compte l’endettement. Ce qui rassemble 3,4 millions de ménages.
«Utile aux politiques publiques»
De tels seuils n’existent pas – encore – dans les statistiques publiques françaises. «Le débat progresse, constate Louis Maurin. Le Conseil national de l’information statistique a demandé à l’Insee de travailler sur les indicateurs de richesse. Le discours selon lequel on n’aurait pas besoin de seuil de richesse ne tient pas car c’est le pendant du seuil de pauvreté, et c’est notamment utile aux politiques publiques.»
Pour dépasser le seuil de richesse en revenus, il faut une rémunération élevée. C’est le cas des cadres supérieurs actifs, qui sont surreprésentés parmi les riches puisqu’ils comptent pour près des trois quarts d’entre eux. S’ils ne dépassent pas tous le seuil de richesse, c’est le cas de 23 % des ménages dont la personne de référence appartient à cette catégorie, trois fois plus que pour l’ensemble des actifs, d’après les calculs de l’Observatoire à partir des données 2023 de l’Insee.
La catégorie suivante, environ 11 % des riches, regroupe les chefs d’entreprise, artisans et commerçants. Viennent ensuite les professions intermédiaires (9,8 %).
Assez logiquement, puisque, en général du moins, les salaires s’apprécient avec l’ancienneté, la part des riches dans l’ensemble de la population croît avec l’âge : 18 % des riches se situent parmi les ménages où la personne de référence a moins de 40 ans. C’est plus de la moitié d’entre eux parmi les 45-64 ans. Jusqu’à ce que la retraite ne vienne faire chuter les revenus.
La parité n’est qu’une chimère
De même, les salaires les plus élevés sont réservés aux hommes. Depuis quinze ans, le grand mouvement de réduction des inégalités des revenus du travail, facilité par la progression du taux de formation et du taux d’activité des femmes, s’est presque interrompu, remarquait le Conseil d’analyse économique dans une note, en novembre 2024.
Parmi les salariés plus riches, la parité n’est qu’une chimère. Dans le secteur privé, les femmes ne représentent que 31 % des 10 % des salariés les mieux payés. Et plus les salaires grimpent, plus la part des femmes se réduit à peau de chagrin. Elles sont 24 % des 1 % les mieux payés. «Au sommet de la pyramide, l’hégémonie masculine est spectaculaire : les hommes occupent 82 % du 0,1 % des postes les mieux payés, 88 % des 1 000 emplois les mieux rémunérés et 90 % des 100 postes aux plus hautes rémunérations», souligne le rapport.

Ces particularités se retrouvent parmi les patrimoines les plus élevés, 5,3 % de l’ensemble des ménages figurant à la fois dans les 10 % les plus riches en patrimoine et en revenus. Une connexion que l’Observatoire des inégalités décrit ainsi :
«Un haut patrimoine génère des revenus : les propriétaires immobiliers encaissent des loyers, les propriétaires d’actions perçoivent des dividendes, etc. De même, les revenus créent du patrimoine : les plus aisés ont la capacité d’épargner, ce qui leur permet progressivement d’accéder à la propriété et d’accumuler un patrimoine qui rapporte.»

Les riches (en revenus) ne sont pas également répartis sur le territoire. Ils vivent davantage à la ville qu’à la campagne, un ménage sur trois habite l’agglomération parisienne.
Le taux de richesse par villes de plus de 10 000 habitants, une estimation inédite du bureau d’études Compas d’après les statistiques de l’Insee, donne Neuilly-sur-Seine dans les Hauts-de-Seine, à l’ouest de Paris, en première place du classement avec 49 % de la population qui excède le taux de richesse. Dans le top 10 se classent deux autres villes de l’ouest parisien, Le Vésinet (Yvelines) et Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), ainsi que les VIIe, VIIIe, XVIe, VIe et IXe arrondissements de Paris.
Deux autres, moins peuplées, et non loin de la frontière suisse, se hissent dans le haut du tableau, Divonne-les-Bains (Ain), avec un taux de richesse de 48 %, et Saint-Julien-en-Genevois (Haute-Savoie), avec 34 %.

Confort accru
Davantage propriétaires de leur logement que le reste de la population (88 % contre 59 %), les «ménages situés au-dessus du seuil de richesse vivent dans des logements plus étroits à Paris et dans sa proche banlieue qu’en province», relève l’Observatoire des inégalités, qui relativise : «Dans l’agglomération parisienne, les ménages riches disposent en moyenne de 11 m2 de plus par personne que les autres ménages.»
Sur ce point parfois opposé à la définition du seuil de richesse, Louis Maurin considère : «Si certaines critiques sont pertinentes, comme le fait que l’âge ne soit pas pris en compte dans l’indicateur, d’autres, comme la question du logement le sont moins. Les différences de coût du logement jouent sur les niveaux de vie, mais on devrait aussi se poser la question de savoir pourquoi les riches choisissent d’habiter dans les quartiers les plus chers.»
Le confort accru dans les conditions de vie quotidienne ne concerne pas seulement la taille du logement. Même si le mode de vie des riches n’est que peu étudié, le rapport pointe quelques exemples. Comme cette étude de 2019 de l’Autorité de régulation des transports, qui montre que les cadres supérieurs actifs (10 % de la population) forment 48 % des voyageurs de seconde classe du TGV et 51 % en première. Ou celles du Crédoc sur les vacances. «Si les trois quarts des plus aisés [avec un niveau de vie supérieur à 2 800 euros mensuels pour une personne seule] partent en vacances, c’est le cas de seulement 40 % des plus modestes.»
L’aisance financière permet aussi de s’acheter du temps, en l’occurrence celui «des autres pour faire réaliser les tâches qu’on ne souhaite pas prendre en charge soi-même». Sur les 3,9 millions de ménages utilisant des services à la personne en 2019, 40 % d’entre eux étaient parmi les 10 % les plus riches.

Non seulement la mobilité sur l’échelle des revenus semble grippée, près de 60 % des personnes qui figuraient parmi le dixième le plus riche en 2003 se situant toujours parmi les 10 % les plus riches en 2019, selon l’Insee, mais les inégalités persistent. «Avant redistribution, la France est parmi les pays les plus inégalitaires. Après redistribution, elle se retrouve dans la moyenne. Si on redistribue beaucoup, c’est parce qu’on est très inégalitaire», considère Louis Maurin.
Après s’être tassées dans la décennie 2010, les inégalités se creusent ces dernières années, alimentées par la très forte progression des hauts revenus.
Ainsi, l’écart entre le niveau de vie moyen des 10 % les plus riches et celui des plus pauvres a atteint des «niveaux jamais enregistrés par l’Insee : 7,35 en 2021 et 7,31 en 2023». Au plus haut depuis trois décennies.
Anne-Sophie Lechevallier Article publié dans Libération
