Intervention de Frédéric Boccara au CN du 30 janvier

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Intervention de Frédéric Boccara au CN du 30 janvier
  1. Situation sanitaire

La colère gronde, mais il s’agit d’aider à identifier les leviers et les responsabilités. La colère gronde sur les vaccins, sur l’organisation, sur l’enfermement dans une fausse alternative du tout ou rien -- confinement ou pas, alors qu’il faudrait quelque chose de beaucoup plus fin géographiquement, et organiser des alternances entre travail et non travail, dans une véritable sécurité, développer comme jamais la formation et les recherches, ou du moins les préparer, et donc avec des projets autres qu’une déferlante de chômage lorsque prétendument nous « sortirons de la crise »… !

Colère sur l’hôpital, pour lequel on n’a pas quasiment pas embauché, ni formé, colère sur l’industrie et les plans sociaux, inégalités, pauvreté, misère qui monte, souffrance aigüe de la jeunesse, sans parler de tous les licenciements et pertes d’emploi à bas bruit dans les PME, TPE, les commerces ou l’artisanat.

Alors montent des réclamations pour « plus d’Etat », mais lequel ? Un Etat au service du capital qui prétendrait nous protéger avec des start up financières de vaccination ? « Plus de public », certes, mais comment ? Et pour faire quoi ?

Monte l’exigence de conditionner les aides aux entreprises. Et pas seulement depuis la CGT, mais aussi de la part de FO ou de la CGC.

Monte l’idée de taxer le capital. Mais quoi ? Un peu de répartition et alors le capital en sera quitte pour avoir les mains libres et amplifier son action ?

Comment faire pour que cela ne rende pas simplement un peu supportable, voire réaliste, le même système ? Pour que cela ne soit pas récupéré ?

  1. Notre bataille d’idées

C’est pourquoi nous devons avoir une intervention qui dit plus que cela, pas tant plus en quantité que plus sur le fond : il faut faire plus profond.

Car les responsabilités ne sont pas claires pour les gens. Sinon, nous n’en serions pas là, politiquement. Certains camarades ce matin ont dit « c’est clairement le capitalisme ». Je pense que c’est loin d’être clair pour nos concitoyens, et ce qui est encore moins clair c’est de savoir ce qu’il faudrait faire.

Le débat sur la dette, par exemple, est utilisé pas seulement pour nous menacer d’austérité pour demain. Mais dès à présent pour une austérité « sélective », en quelque sorte. Ainsi F. Bayrou, sur France Inter cette semaine, déclare en substance qu’il ne faut pas en avoir peur de la dette… « si on dépense pour s’attaquer au Covid ». Tout est dans le « si ». On va donc limiter toutes les « autres » dépenses ? C’est ce que réclame le gouverneur de la Banque de France. Mais comment isoler les dépenses « Covid » du reste des dépenses : les embauches à l’hôpital ce ne serait pas Covid ? car elles impliquent des dépenses récurrentes, qui se poursuivraient après la pandémie ! Les dépenses indispensables pour vraiment développer l’école et l’université ne seraient pas Covid ? Les dépenses de chômage partiel devraient durer le temps de la pandémie, puis après il faudrait lâcher la bride aux licenciements ? etc. Ce discours est aussi celui du gouverneur de la banque de France ou celui du président de la Cour des comptes, l’inénarrable P. Moscovici, exigeant de « cantonner la dette ». Ils relaient les marchés financiers, les fonds d’investissements BlackRock and Co et les grandes banques qui se nourrissent de cette dette, passant d’aborod dans leurs mains avant d’être rachetées par la BCE !

La question majeure à poser est l’utilisation de cette dette : pour des dépenses qui développent durablement les services publics, l’emploi et la formation ? Ou pour gonfler le capital ?

Nous avons un projet. Un projet alternatif. Il s’agit de viser un système nouveau, radicalement nouveau, même si c’est pour y aller progressivement. Il combinerait sécurité, mobilité et émancipation. Ses leviers seraient la démocratie, avec de tous nouveaux pouvoirs de la société, et une nouvelle efficacité reposant sur la lutte contre le coût du capital et la mutualisation des coûts pour permettre des dépenses nouvelles d’emploi, de formation et de recherche, en responsabilisant les entreprises et les banques pour l’emploi la formation et pour une transformation productive sociale et écologique. Nous l’appelons une sécurité d’emploi et de formation.

  1. Quelle nouvelle phase pour la campagne emploi ?

S’agit-il de « faire connaître ces principes » en soi ? Je crois plutôt qu’il s’agit de s’engager tout de suite dans ce chemin à partir des chantiers réels, posés par la vie. Nous ne sommes pas pour l’apposition « magique » d’un système tiré de notre chapeau.

En ce sens, la résolution devrait partir des chantiers, comme des fils d’intervention. Je vois au moins 5 « fils », un fil santé, de Sanofi à l’hôpital, en passant par la production d’équipement ou les services publics (médecine scolaire, médecine du travail, CMS, etc.) ; un fil PSE (plans de suppressions d’emploi), nouvelle production, nouvelle industrialisation articulant industrie, services, recherche et territoires ; un fil jeunesse, incluant des pré-recrutements dans les services publics (engagement d’embauche et rémunération par un pré-salaire durant la formation initiale débouchant sur un diplôme), un fil PME/TPE artisans, et un fil éducation allant de l’école jusqu’à l’université et la recherche.

Nous pouvons mettre en cause les institutions existantes avec nos deux propositions, deux leviers complémentaires à visée immédiate : des Conférences permanentes pour l’emploi la formation et la transformation productive + des Fonds régionaux en levier sur les banques et au service des travailleurs et habitants.

Dans une nouvelle phase de la campagne emploi, ne pourrions-nous pas viser à ce que se tienne au moins dans chaque région, ou à des niveaux plus territoriaux encore, un « Forum pour l’emploi, la formation et la transformation productive », rassemblant les acteurs sociaux, les élus à partir des luttes et exigences et posant ces questions ?
Il s’agirait de faire un état des lieux des exigences et des besoins pour porter des batailles sur l’utilisation de l’argent dans un sens nouveau (pour emploi et l’efficacité productive écologique et sociale, pas pour le capital et la rentabilité) avec de nouveaux pouvoirs.

On pourrait imaginer une initiative de « convergence nationale » en octobre, alliant d’une part un aspect rapport de force, lutte, visibilité interpellant des pouvoirs et institutions nationales, et d’autre part un moment de débat, de concertation démocratique entre travailleurs, acteurs sociaux et élus, un moment de réflexion.

Les différents « Etats généraux » que nous avons engagés (énergie, éducation, médicament et santé) peuvent être vus, eux aussi, comme des jalons en ce sens.

  1. Projet et luttes, des régionales aux présidentielles

Ces propositions et initiatives sont au cœur de ce que nous avons adopté cet automne pour les élections régionales. Elles doivent être au cœur du débat avec nos partenaires. Le sont-elles ?

Or, Il semble que l’on se focalise avant tout sur les alliances au détriment des contenus, tournant la page à l’exigence si forte exprimée pourtant par les communistes à l’occasion du 38è congrès.

C’est par exemple le cas pour la consultation proposée aux communistes concernant l’Ile de France. Aucun programme n’est soumis et discuté. Les propositions sont réduites à la notion de « marqueurs » politiques, formule de pur communiquant, pas une formule de candidats prenant des engagements politiques responsables devant des électeurs ! Et certains prétendent refuser le droit aux communistes d’Ile de France de mener le débat sur cette consultation si vite ficelée, quasiment sans information des communistes ? Une consultation ayant lieu dans des délais ahurissant.

C’est faire bien mal à notre parti que d’agir ainsi. Bien entendu qu’il y a un déni de démocratie. Une telle volonté de passer en force, que rien ne justifie dans l’agenda qui est le nôtre, ce n’est pas permettre le rassemblement des communistes. C’est à l’évidence l’agenda d’autres qui semble s’imposer… Et c’est une question dont la portée dépasse largement l’Ile de France. Elle concerne la direction nationale. C’est pourquoi j’ai alerté sur cette question à au moins deux reprises en CEN.

Pour nous les élections régionales peuvent, et doivent, constituer un premier pas dans la bataille d’idées et dans l’action face à la crise si profonde.

Pour nous, il s’agit donc aussi de commencer à planter un paysage. Et nous n’aurons pas trop de temps pour cela.

L’enjeu, c’est de gagner des avancées d’idées et des conquêtes de positions dans les institutions. Ces avancées d’idées sont communes aux élections régionales et présidentielles. Et ce sont ces élections qui vont nous aider à conditionner les élections législatives sur d’autres bases. Chaque chose en son temps.

Mais il ne s’agit pas seulement d’élections. Il s’agit aussi de l’après élections : nous devrions viser, je l’ai écrit, la construction d’un « grand mouvement populaire contre la domination du capital, pour l’emploi et l’émancipation ». De ce point de vue, on voit bien la différence avec l’approche mélenchonienne qui, non seulement n’a rien construit à partir de son score électoral de 2017, mais a même eu tendance à s’en prendre aux organisations syndicales…

  1. L’élection présidentielle

L’élection présidentielle va être un moment de montée du débat politique et d’appropriation d’enjeux, d’une démarche.

Notre état d’esprit, à mon sens, doit être le suivant : la profondeur de la crise et sa violence exige des solutions nouvelles, nos idées nouvelles. Je me permets d’insister, il ne s’agit pas d’y aller à coups de « re » (re-conquérir, re-prendre le pouvoir, etc.). Le monde est nouveau. Ce n’est même pas celui de 1975.

Deuxièmement, notre posture doit allier contestation et construction. Contestation des institutions existantes, et de ce point de vue il y a à faire un gros effort dans notre parole nationale médiatique, et construction d’autres institutions du local au national, mais aussi au niveau européen et à celui du monde.

Alors Pierre Laurent interpelle : « il faut dire dès à présent quelle majorité politique on veut construire » C’est mettre la charrue avant les bœufs ! Pour construire une majorité politique nouvelle, il faut une avancée du projet communiste, du projet du PCF. C’est cela qui est à même de créer les conditions de nouvelles majorités, d’un projet renouvelé à gauche.

  1. La nécessaire candidature communiste à la présidentielle

Cette campagne va demander un grand effort de pédagogie politique, d’éclairage des enjeux. Sans hésiter à se répéter. A sa façon, Jean-Luc Mélenchon a montré la disponibilité qui existe dans notre peuple pour une pédagogie et un éclairage politique de haut niveau.

Par exemple, il va être indispensable d’avancer sur l’utilisation de l’argent, le rôle des banques et de la BCE, face aux idées dominantes reçues qui se focalisent sur le budget et les impôts. Un changement de régime est en train de se cherche sous nos yeux, il va bien falloir en parler, et lui donner un sens. Voyons que cette question des banques est une grande question populaire. Elle taraude toutes les couches de notre peuple. Il va falloir oser la politiser, avec notre contenu de classe moderne.

Sur le fond, notre enjeu c’est de faire reculer durablement Macron, la droite et l’extrême-droite. Les battre peut-être.

Dans cette perspective, un défi est posé à gauche. JL Mélenchon prétend relever ce défi contre le RN et contre les renoncements sociaux-libéraux. ... Mais il prétend le faire avec des réponses sociales-démocrates et purement nationales : répartition, demander à l’Etat d’embaucher les chômeurs. Nous avançons une toute autre vision : la conquête de pouvoirs sur les entreprises et les banques y est centrale, l’Etat doit appuyer cette conquête de pouvoirs, par la création de droits, par des moyens financiers nouveaux, par des institutions nouvelles. Une conquête de pouvoirs non pas en soi, mais pour permettre une avancée émancipatrice des vies, avec une nouvelle conception de l’emploi et du travail, de la relation entre le travail et les autres activités, une place majeure donnée à la formation et à la démocratie. Cela exige un autre rôle de l’Etat. Ce qui est bien autre chose qu’un Etat plus fort : au lieu d’une alliance renouvelée Etat-capital, il faut une alliance Etat- société pour une maîtrise des entreprises et des banques afin d’atteindre enfin des avancées de civilisation, sociales et écologiques.

Nous avançons ainsi l’idée d’une cohérence nouvelle entre objectifs, moyens et pouvoirs, opposée à la cohérence, en crise, que veut faire perdurer le capital. Opposée aussi à la cohérence conciliatrice illusoire de la social-démocratie.

Il est donc très important, contrairement à ce que j’ai pu entendre ici ou là, de mener le débat de clarification sur nos différences avec Jean-Luc Mélenchon. On ne peut pas reculer devant l’obstacle et laisser croire que nous aurions le même projet, seule la posture moins individualiste, ou moins clivante, nous différenciant !

C’est dire s’il y a du pain sur la planche ! Mais il y a aussi une demande dans notre peuple.

Dans ces conditions l’appel à candidature pour la présidentielle que nous lancerions aujourd’hui est une très bonne nouvelle. Il s’agit, sans préjuger du choix des communistes, que la conférence nationale nous permette d’en sortir avec une candidature. Même si cela sera déjà tardif. Vous savez mon opinion en faveur d’un candidat communistes à la présidentielle, et ceci déjà en 2017, voire avant.

Nous allons ainsi pouvoir marcher sur deux pieds pour préparer cette conférence nationale : candidature et texte de fond.

Mais, le candidat aura à relever un triple enjeu : (1) porter notre projet novateur de façon à ce qu’il soit identifiable, projet de contestation et de construction, (2) muscler donc notre fond de jeu, (3) travailler de façon beaucoup plus collective, et donner à voir aussi cette dimension collective.

Ces trois questions sont à mon avis cruciales pour la conférence nationale d’avril.

Car il ne s’agit pas d’aller mener une candidature, une campagne, de témoignage ou d’enfermement dans une identité étroite qu’on tenterait de corriger par des affirmations de volonté unitaire pour la gauche. Au contraire, il va s’agir de mener une campagne d’unification populaire des couches sociales dans leur grande diversité face à la domination multiforme du capital et de mise en vie d’un projet communiste qui peut refonder la gauche sur de tout autres base, comme nous avons su le faire à d’autres moments de notre histoire. Et donc de parler à la fois à tout notre peuple et de mener le débat de projet y compris à gauche.

C’est un sacré défi, mais il est porteur d’espoir réaliste, au présent et pour écrire l’avenir.